Une nouvelle Révolution chasse la monarchie. Revoici la République. Revoici bientôt l'Empire. Un scénario déjà connu. Le nom de l'acteur principal l'est aussi :  Bonaparte...


Avec l'éviction de la municipalité Caumont, les mois qui suivirent la révolution de 1848 donnèrent lieu a bien des hésitations pour conférer à Jumièges une administration municipale stable. 

Juillet 1848. Premières élections au suffrage universel. Caumont tente de reconquérir son siège mais il est battu. 66 voix sur 240 votants. Les Jumiégeois n'apprécient pas ses airs supérieurs. 

Août. De Joigny succède à Darcel au poste de conseiller général du canton.  Une élection complémentaire le 15 octobre ramène Caumont à la mairie. Mais ses collègues préfèrent passer l'écharpe de maire au sieur Beauvet. 

A cette époque, Flaubert visite les ruines de Jumièges et se lance un défi : écrire sur les Enervés. Il ne mènera jamais à bien son projet mais y songera encore à la fin de sa vie.

Vu les lois du 5 frimaire an 7 (art. 107), du 19 ventôse an 9, du 16 septembre 1807, du 25 septembre 1814 (art. 18) et du 1" mai 1822 (art. 12) ;

Vu l'ordonnance du 5 oclobre 1821, le règlement du même jour et celui du 15 mars 1827;

Considérant qu'il résulte de l'instruction que la forêt de Jumiéges ayant été aliénée par l'Etat le 29 novembre 1832, et étant, dés lors, devenue imposable à la contribution foncière, il a été procédé , en 1833 , à son évaluation et à sa cotisation d'après une matrice particulière rédigée dans la forme accoutumée;

qu'un premier rôle ayant été publié en 1834 , les sieurs Rondeaux frères et le sieur Lefort, acquéreurs par indivis, n'ont élevé aucune réclamation, soit contre la classification, soit contre le classement des parcelles dont se composait la forêt, dans le délai de six mois fixé par l'ordonnance du 5 octobre 1821 ;

que le sieur Lepicard, devenu acquéreur, en 1847, d'une portion du lot appartenant au sieur Lefort, ne pouvait être recevable. à réclamer, en 1848, la révision du classement auquel le sieur Lefort avait adhéré en 1834, qu'autant qu'il aurait justifié de modifications qui seraient survenues dans le revenu de ses parcelles par suile des causes étrangères et postérieures au classement ;

qu'il n'a été fait aucune justification de cette nature, et qu'il n'est pas contesté que les cotes forestières des sieurs Rondeaux et du sieur Lefort aux droits duquel se trouve le sieur Lepicard ont été établies en raison du revenu cadastral et de la contenance des parcelles ;
que, dans ces circonstances, c'est avec raison que le conseil de préfeclure de la Seine-Inférieure a déclaré le sieur Lepicard non recevabie dans sa réclamation ;

Art. 1er. La requête susvisée du sieur Lepicard est rejetée.

5 novembre 1848, la société centrale d’agriculture note qu’un bélier « de la race dite Graux, a été remis avec plusieurs brebis a M. Ch. Darcel, propriétaire près Duclair, et qu'un autre bélier, même race, est déposé chez M. Casimir Caumont, propriétaire à Jumiéges ; que ces deux Messieurs se proposent de tenter des croisements. » 

10 décembre. La France porte Louis Napoléon à la présidence de la République. 


1849. Le 7 avril, il signe un arrêté pour autoriser les expropriations de terrains nécessaire à l’établissement de la nouvelle route entre le Landin et le bac de Jumièges.

Mai. On vote encore. Cette fois pour donner une majorité royaliste à l'assemblée. Le suffrage universel était entré dans les mœurs.
1849, c'est l'année où Casimir Caumont fait son entrée à la Société française d'archéologie. Par ailleurs, il est aussi administrateur du chemin de fer alors en construction entre Paris et Dieppe. Il encourage cette année-là les recherches d'un nouveau mode de compression développé par un certain Julienne.

En 1849, le chef d'un groupe de voleurs de poules opérant dans la région de Saint-Paër est condamné à huit ans de travaux forcés.


Des cris séditieux


1850. On lit dans le Mémorial de Rouen du 8 novembre 1850 :

« MM. Bachelet, Ch. Leballeur-Villiers fils, Delaye, ex lieutenant dans la légion d'artillerie de la garde nationale de Paris, et Lhonorey, de Jumièges, devaient comparaître devant le jury à la dernière session d'assises comme prévenus d'avoir proféré des cris séditieux à Jumièges, dans le courant de juin dernier. Les deux premiers prévenus s'étant pourvus en cassation contre l'arrêt de la chambre des mises en accusation, l'affaire fut appelée seulement, mais ne pouvant être jugée, elle fut renvoyée à la cession suivante. Par suite du rejet du pourvoi, l'affaire doit venir à la session qui s'ouvrira le 18 de ce mois. Nous croyons savoir qu'elle est fixée aux premiers jours de la deuxième semaine da cette session. Les défenseurs des prévenus seront, dit-on, MM. Michel (de Bourges), Malapert, du barreau de Paris; Baune, membre de l'Assemblée Légistative, et Auguste Pouyer, du barreau de Rouen. »

Ces cris séditieux sont proférés à l'encontre de la politique du prince-président, Louis Napoléon. Ce qui suscite une vive agitation socialiste dans tout le pays. Lhonorey est propriétaire à Jumièges. Sans doute à Heurteauville où il sera plus tard présenti pour en être le premier maire. Il se contentera d'un siège de conseiller. En 1850, Lhonorey est le correspondant local du Journal L'émancipation normande dont la rédaction est à Rouen.


21 novembre 1850. Le docteur Lecoupeur revient en chaise de poste de Caudebec où il vient d'embaumer le corps de l'ancien maire. Près de Duclair, en un endroit où la route est mauvaise, le cheval s'abat soudain et bloque sous lui le postillon qui le montait. Quant à la voiture, elle va au fossé sans se retourner. Le médecin en saute promptement et porte secours au postillon qui put reprendre sa route.

Cette année 1850 Jean-Jacques Bocachard succède à Isidore Leblond au passage de Jumièges.


1851. Le bulletin des Lois nous apprend que Pierre Béranger, demeurant à Yainville, est autorisé à terminer une maison entreprise illégalement. Située non loin de la forêt, elle est susceptible d'être détruite si besoin est.

En avril, les sieurs Martin, de Varengeville, demandent le rattachement de leur hameau à Duclair.

Le notaire poursuit l'huissier



Il avait été annoncé par la voie des affiches que, le 28 octobre 1851, une vente d'arbres de haute futaie, appartenant au sieur Quesnel, aurait lieu par le ministère de M. Leroux, huissier à Duclair. — Le 25 du même mois d'octobre, M. Rigoult, notaire à la même résidence, fit signifier à M. Leroux une défense de procéder à la vente annoncée. —
Nonobstant cette défense, la vente eut lieu au jour indiqué. — Alors, le 15 novembre suivant, M. Rigoult fit citer devant le tribunal, civil de Rouen le sieur Leroux, pour voir dire qu'aux notaires seuls appartenait le droit de vendre publiquement aux enchères les bois de haute futaie, et s'entendre condamner à 2,000 fr. de dommages intérêts. Un an plus tard, Leroux sera effectivement condamné. Quesnel fut mis hors de cause.

Charles Mainberte a 34 ans en 1851. L’année où un projet d’hospice cantonal à Duclair est jugé « très profitable au sein d’une population sujette aux maladies qu’engendre l’humide température du littoral de la Seine. » Mais il faudra attendre encore un demi-siècle pour voir les fièvres liées aux marais disparaître après travaux. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon nous fait son coup d’état. Beauvet fut suspendu le 16 décembre suivant. Le préfet nomma alors Caumont maire de Jumièges, poste qu'il occupera quatre mois. Jusqu'à sa mort.

A cette époque, les Jumiégeois sont toujours en proie aux superstitions ainsi qu'en témoignera Sever Boutard.


La mort de Caumont

1852. Propriétaire salutaire de l'abbaye, Nicolas Casimir Caumont meurt à Jumièges le 18 avril 1852. Non seulement il avait arrêté le massacre de l'abbaye. Mais il s'était attaché à y faire rentrer ses épaves: la dalle mortuaire d'Agnès Sorel, le cheminée gothique qu'il avait fait transporter. Jumièges s'était refait un nom. Caumon, un homme que l’on disait fin gourmet, « veillant avec une égale sollicitude sur ses fourneaux et ses hôtes ». Un homme soucieux du passé comme de l’avenir. Il aura encouragé l’essor du chemin de fer. Et laissé paraît-il ses mémoires après lui…

On l'enterra dès le lendemain, si vite que peu de notables rouennais purent faire le déplacement. En revanche, innombrable fut la population de la presqu'île à assister à ses obsèques. Il fallut trois services dans l'église Saint-Valentin. Ils se succédèrent de 10h30 le matin à 3h de l'après-midi. Quand enfin on l'enterra dans le cimetière, des décharges de mousqueterie marquèrent la fin de ces cérémonies recueillies. Sa pierre tombale est aujourd’hui à l’abbaye.

En voici la nécrologie dans le Bulletin monumental

NÉCROLOGIE.—Mort de M. Casimir Caumont, membre de la Société française et de l'Association normande, propriétaire des ruines de Jumiéges. Une perte qui sera bien cruellement sentie à Rouen vient d'affliger profondément la commune de Jumiéges. M. Casimir Caumont, maire de Jumiéges, chevalier de la Légion-d'Honneur, ancien président du Tribunal et de la Chambre de commerce de Rouen, est décédé le 18 avril à l'âge de soixante-douze ans.

M. Casimir Caumont sera vivement regretté, non seulement de sa famille et de toutes les personnes assez heureuses pour avoir été admises dans son intimité, mais encore de tous les artistes, auxquels il avait su conserver à Jumiéges un inappréciable trésor, et de tous les habitants de la Normandie, auxquels il gardait avec vénération les souvenirs matériels d'une époque glorieuse pour la vieille province dont Rollon s'était fait un puissant duché.

M. Casimir Caumont est mort dans les bras de son frère M. de Sainte-Croix Caumont, auquel il a légué sa propriété de Jumièges.

L'homme de bien que nous regrettons, sans être parent de M. de Caumont, directeur de la Société française, avait entretenu avec lui des relations amicales : comme lui il aimait les arts du moyen-âge, dont il avait conservé un des plus beaux monuments : nous espérons que M. Caumont de Ste-Croix ne sera pas moins conservateur que son frère, et que Jumiéges ne périra pas.

Son fils étant mort, Caumont laissait en fait trois héritiers : Nicolas Saint-Croix Caumont son frère, propriétaire à Avranches, Prosper et Casimir, ses neveux, négociants à Bahia. Ces trois-là mirent immédiatement cet encombrant héritage en vente. Caumont a notamment légué au guide de l’abbaye le tout premier livre d’or couvrant la période 1831-1836. Monsieur Dubuc le transmettra à son tour à son gendre et successeur, Monsieur Detienne. Qui le donnera à Lanfry. Qui le donnera aux Archives. Il disparaîtra pendant l’occupation, sans doute volé par un Allemand dans un manoir cauchois…

Cette même année 1852, on retrouve dans le chapitre des tombes du XIIe siècle.

Août 1852. Le nouveau conseiller général nous est connu : Charles Darcel, fils d’Alphone, propriétaire à Berville.

Toujours en août, vers le 27, un violent orage éclate sur la région.


L'apocalypse

Le Nouvelliste de Rouen. « Un voyageur nous rapporte que l'orage qui a éclaté à Rouen hier dans l'après-midi, s'est présenté, à Duclair, sous l'aspect d'une trombe imposante, qui a parcouru la surface de la Seine en remontant le fleuve. Il était cinq heures, le ciel était couvert d'épais nuages qui interceptaient la lumière, lorsque l'on aperçut dans le lointain la trombe qui soulevait violemment les eaux de la Seine dans presque toute sa largeur, jusqu'à l'extrémité inférieure d'un gros nuage en forme d'entonnoir, et tourbillonnant sur lui-même à cinquante pieds environ au-dessus du fleuve. Le vent, presque insensible peu d'instants auparavant, soufflait avec furie. En même temps les arbres, et surtout les peupliers des rives, se penchaient violemment sous la trombe. Quatre ou cinq de ces derniers se sont même abattus sous les yeux des voyageurs à la sortie de Duclair, du côté de Caudebec. Une étrange agitation dans le fleuve, une pluie torrentielle à laquelle se mêlaient les feuilles des peupliers tourmentés par la tempête, et enfin un calme plat ont succédé à ce grand désordre. De Duclair à Saint-Georges-de-Boscherviile, les fosses ne suffisaient pas aux eaux pluviales qui couvraient souvent la moitié de la route, ou bien la traversaient comme de petits torrents. Quelques jeunes arbres ont été déracinés et une forte barrière en bois a été jetée sur la route.»
 


 Le Constitutionnel : La lettre suivante, écrite de Duclair, le 27 août, raconte ainsi les effets produits sur ce point par la trombe qui a passé près de Rouen : « Notre localité a été mise en émoi hier soir, sur les six heures. Il y avait près de deux heures que le tonnerre grondait dans le lointain et que les éclairs sillonnaient les nues. Bientôt le ciel fut couvert d'une espèce de couche bleu noir, et en aval en vit les nuages tourner sur eux-mêmes comme si un tourbillon eût été dans les airs. Au même instant, une sorte de trombe, paraissant partir de dessus la Seine du côté de Jumièges, déchira et enleva par lambeaux les voiles d'un navire qui descendait le fleuve, avant que l'équipage n'ait eu le temps de les plier; elle renversa aussi un petit bâtiment couvert en planches et l'enleva à 400 pas, malgré les efforts que firent six personnes, qui s'y étaient abritées, pour le retenir. Celles ci, prises de frayeur, se couchèrent par terre dans la crainte d'être renversées. Près d'elles, la trombe déracina une douzaine de peupliers, qui tombèrent sur la route de Duclair à Caudebec et retardèrent la marche des voitures allant à cette dernière ville. »

Ardoises du bourg, toit d'un moulin, tout s'envola. Une filature près du moulin eut cinquante carreaux de cassés. On vit un arbre de 60 cm de diamètre brisé net à plus d'un mètre de hauteur. " Continuant sa route vers la vallée, poursuit le Nouvelliste, la trombe a renversé un homme qui, heureusement, en a été quitte pour la peur. Sur la route de Duclair à Rouen, à un endroit appelé la Fontaine, les arbres de la masure de M. Delaunay ont beaucoup souffert ; on dit qu'une quarantaine sont à remplacer. Les fortes branches d'arbres, détachées par l'ouragan, sont passées par-dessus le bourg, à plus de 100 mètres de hauteur. Le tonnerre n'a cessé de gronder de quatre heures à neuf heures du soir....

 

Octobre 1852 : des pluies torrentielles s'abattent encore sur la Normandie. A Duclair, des maisons sont submergées.

26 novembre, Journal des Débats :

On écrit de  Jumièges (Seine-Inférieure)
« Dimanche dernier, MM. de Saint-André, de Mattouville, Baudouin et quelques autres personnes ont attaqué un cerf qui, après s'être fait battre dans la forêt du Trait et dans les bois de M. Lepicard, de Jumièges a traversé les marais et la Seine, et est allé se faire prendre à Barneville (Eure), à deux heures de l'après-midi, et à une distance de trente kilomètres de l'endroit d'ou il était parti. A quatre heures, une voiture contenant la dépouille de cet animal a traversé Jumièges, escortée par les chasseurs qui sonnaient des fanfares. »

2 décembre 1852. C'est à nouveau l'Empire...


Tentative d'empoisonnement à Duclair

1853. Sur le plan des faits divers, l'année 1853 fut marquée par une tentative d'empoisonnement à Duclair. Vimard, garçon de moulin, devait une rente viagère à Leriche. Il chargea un journalier de se débarrasser de cet encombrant créancier.  Voilà le vieux domestique qui offre à boire à Leriche. Avant de lui remettre une brioche. Soupçonnneux devant tant de générosité, Leriche fit analyser la chose par le pharmacien. Le gâteau était parfumé... à l'arsenic ! 20 ans de travaux forcés pour Vinard.


Juillet, notre conseiller général, Alphonse Darcel, est nommé secrétaire général de la Côte-d’Or. Dès le mois suivant, son père revient au Département pour lui garder son siège au chaud.

En 1853, la Nouvelle encyclopédie théologique s'interroge: "Que vont devenir ces ruines si elles tombent entre les mains d'une bande noire de démolisseurs? Un antiquaire, un archéologue dont le nom restera désormais attaché à celui de Jumiéges, avait consacré une partie de sa fortune a la conservation des ruines de cette belle abbaye. C'est au gouvernement qu'appartient aujourd'hui l'honneur de recueillir l'héritage, de M. Casimir Caumont."

L'état restera sourd.

Voici Lepel-Cointet !


27 juillet, adjudication en l'études de Maître Guéroult, notaire à Rouen, des belles ruines de l'abbaye de Jumièges avec maison de maître et joli parc le tout sur 37ha, dépendant de la succession de M. Casimir Caumont. Honoré Lepel-Cointet, agent de change à Paris, l'emporte pour  61.000 F.  La tradition veut que c'est en découvrant une affiche à Rouen que Lepel-Cointet ait appris la mise en vente de l'abbaye. Or, son fils Helmut est l'auteur d'une photographie de l'abbaye datée de 1852. Elle est conservée à la Bibliothèque nationale (Richelieu, Estampes et photographies, EO- 215 -FOL). C'est peut-être la première prise de vue opérée dans la commune.

Voici ce que dit le Journal de Rouen du 29 juillet 1853. Les belles ruines de l'abbaye de Jumièges ont été vendues hier en l'étude de Me Guéroult, notaire. L'acquéreur est M. Lepel-Cointet, agent de change à Paris. M. Lepel-Cointet est gendre de M. Dupasseur, négociant-armateur au Havre. C'est donc à une famille normande qu'appartiendra cet antique monument où l'histoire de la France au moyen-âge et les annales de la vieille Normandie semblent écrites sur chaque pierre. Nous sommes heureux de pouvoir annoncer, en faisant connaîtr cette vente, que l'œuvre conservatrice qui avait valu à M. Casimir Caumont la reconnaissance des artistes, des poètes, des archéologues et de tous les hommes qui ont en Normandie le culte des souvenirs sera continuée par le nouveau propriétaire des ruines de Jumièges. Signé Beuzeville.
Curieuse destinée que celle d'Honoré Lepel-Cointet. Il est né en 1796 d’un père inconnu. Sa mère, fille d’un baron conseiller de cour, est issue de la noblesse du Wurtemberg, les Von Lepel. A la naissance d’Aimé, elle ne reconnaît pas ce fils naturel. Lorsqu’elle se marie sur le tard à un employé de 13 ans son cadet, elle prétend tenir son fils d’une première union avec un certain Antoine Cointet. Aimé Honoré Lepel se marie en 1828 à Louise Esther Lettu. Quand sa mère vient à mourir, en 1832, il se revendique comme étant son fils pour empocher les 800 francs d’héritage. Et se présente alors sous le nom de Aimé Honoré de Lepel-Cointet. En 1839, il obtient par décret le droit de porter le nom. Mais sans la particule. On murmure à la bourse que Lepel aurait rêvé avoir le titre de Comte. Il n'eut pour tout surnom que le Bénédictin...

29 août. Lundi matin, vers deux heures et demie, le sieur Pascal Carré, meunier à Duclair, était occupé à verser du blé dans la trémie de son moulin, lorsqu’il fut saisi à sa cravate par un engrenage; il a été étouffé immédiatement. (Journal de Rouen.)

3 octobre. Mardi soir, sur les sept heures et demie, une lueur rouge et éclatante attirait l’attention des habitants de Duclair, dans la direction de la route de Barentin. La générale retentissait sur la grande place et dans les rues avoisinantes; les pompiers et une grande masse des habitants accouraient de leurs maisons pour se porter là où leurs bras pouvaient être nécessaires. Un incendie venait d’éclater dans un moulin à huile situé à Varengeville, section des Vieux, appartenant à M. Auguste Baudouin, propriétaire à Saint-Paër, et exploité par M. Casanave, négociant à Rouen. La malveillance parait étrangère à ce déplorable événement. Jusqu'à présent, d’après les renseignemeuts recueillis sur les lieux, la cause devrait être attribuée soit au vice de construction, soit nu mauvais état de la cheminée du fourneau situé dans l’intérieur de l’établissement. De l’usine, il ne reste que les quatre murs avec la roue, que l'on a pu préserver, ainsi qu’un petit bâtiment attenant au moulin et renfermant des tourteaux de colza. On évalue h 12,000 fr. environ la perte mobilière.


1854. Dès son arrivée, Lepel-Cointet va, déblayer les ruines, nettoyer la végétation qui recouvre tout et menace les murs, entreprendre des fouilles. Il découvre des tombeaux, des statues enterrées par ses devanciers. Bientôt, on met au jour l’église l’église préromane de Saint-Pierre, des traces de bustes peints…

18 juillet : on a commencé hier, dans tout le diocèse, des prières dans le but d'obtenir un temps favorable à la récolte. Ces prières ont été dites à 8 h du soir dans les églises de Rouen et seront continuées.

Le comte Charles René Gaston Gustave de Raousset-Boulbon (né à Avignon le 2 décembre 1817, mort fusillé à Guaymas (Mexique) le 12 août 1854) fut un aventurier français qui fonda une république dans la région de la Sonora au Mexique. Le comte de Raousset-Boulbon a longtemps habité notre région. Il avait loué, au hameau de Saint-Paul, entre le Taillis et Duclair, une propriété appartenant à M. Quèvremont, mais il passait la plus grande partie de ses journées sur un yacht, et c'est dans ses excursions en Seine qu'il composa un des romans qui ont été publiés.



1856. Patatras ! En 1856, la dernière charpente dressée sur la tour nord s'effondre. L'abbaye adopte alors le profil qu'on lui connaît aujourd'hui. On abat aussi, cette année-là, la salle des Dames. Une ancienne dépendance située sur la ferme du Courtil avec la buanderie en rez-de-chaussée et le logement des hôtes à l’étage. C’est là que siège le conseil municipal. On construit une nouvelle mairie.

1856 toujours, Jean-Etienne Lefebvre, charretier depuis 32 ans chez Honoré Dossier reçoit une médaille de bronze et 80 F de la Société centrale d'agriculture.

1er juin 1856. On écrit de Duclair au Nouvelliste de Rouen : Jeudi, vers cinq heures après-midi, le jeune Albert Têtard, de Duclair, âgé de six ans, qui jouait avec plusieurs autres enfants au bord de la Seine, est tombé à l’eau et allait se. noyer, lorsque M. Maresquier, ancien capitaine de navire, qui voyait de loin un certain rassemblement, et prévoyant quelque malheur, s’est hâté d’accourir et a été assez heureux pour sauver cet enfant au moment où il coulait au fond de la rivière, qui est assez profonde en cet endroit. Le père de cet enfant, Alphonse Têtard, maçon, qui est un honnête et pauvre ouvrier, ne croit pas pouvoir mieux récompenser la belle action de M. Maresquier qu’en la portant à la connaissance de ses concitoyens.

juillet Un cheval qui avait été trouvé le 2, au marché de Bacqueville, en la possession d'un nommé Delahaie, a été remis à son propriétaire, le sieur Mazot, charpentier à Jumièges. Ce cheval avait été volé dans le marais commun où il était au pâturage.
Le 16, à Duclair, Tranquille-Alphonse Pillon, soldat au 2e d'Infanterie, sauve un enfant tombé en Seine.


1857. Charles Mainberte a 40 ans quand on abat un chêne dans la forêt de Jumièges. Un vase contenant des bronzes de l'époque gallo-romaine est mis au jour. Déjà, au début du siècle, un bûcheron avait découvert un vase d'étain contenant des pièces d'argent en abondance, chacune valant alors plus de 20 sous. On ne put dater cette monnaie avec précision. Quelques habitants aisés avaient pu dissimuler là leur bien aux temps de la Ligue. Reste que ces découvertes épisodiques alimentaient les croyances populaires. En Normandie, qui découvre un trésor est assuré de mourir dans l'année. A moins de se montrer plus malin que le Malin qui surveille ces richesses. Il suffit pour cela de faire tirer le trésor par un vieux cheval sans valeur, un âne, un chien. C'est la bête qui subira le mauvais sort. Le trésor déterré, encore faut-il agir avec prudence. Surtout, ne pas le quitter du regard. Ébloui par l'éclat de l'or, n'oubliez pas de le recouvrir promptement d'un objet sacré ou de l'asperger d'eau bénite. Sinon, la richesse s'évanouira dès que vous la toucherez du doigt.



1858. Mlle Bettencourt travaille chez un fermier de Sainte-Marguerite avec sa mère et ses deux frères. Un orage éclate. On s'abrite sous un pommier. La foudre frappe. Atteinte au cou, la jeune fille a depuis le côté droit paralysé et enflé.

Le Journal des Villes et des Campagnes semble donner une autre version de ce fait-divers survenu debut mai : La semaine dernière, deux jeunes filles, se rendant à Duclair, furent surprises par un orage et se mirent à l’abri sous un arbre. Bientôt la foudre éclata et vint frapper l’une de ces jeunes filles, qui n’a pas été tuée, il est vrai, mais dont les vêtements ont été en partie brûlés. Plusieurs parties de son corps portaient, assure-ton, des traces du fluide électrique.

Septembre Le Nouvelliste de Rouen rapporte un triste accident qui est arrivé l’un de ces jours derniers aux environs de Duclair ; Le fils de M. D..., propriétaire à Yville, faisait une promenade en Seine, monté dans une frêle embarcation ap elée youyou, lorsque son attention fut attirée par un individu qui se trouvait sur la rive gauche et qui l’appelait depuis assez longtemps. Le jeune D... dirigea son embarcation vers cette personne, qui le pria de lui faire traverser la Seine afin de pouvoir se rendre à Duclair, où elle était vivement attendue. M. D..., comprenant que son youyou était beaucoup trop petit pour admettre quelqu'un avec lui, ne consentit à le recevoir que lorsque celui-ci lui eut assuré qu’il savait parfaitement nager. Arrivés au milieu de la rivière, à un mouvement que fit l’étranger le youyou chavira, et les deux personnes qu’il contenait furent précipitées dans le fleuve et entraînées par le courant. M. D..., confiant dans l'assurance que lui avait donnée l’étranger qu'il savait nager, ne se préoccupa tout d’abord que de son propre salut; mais, voyant que son camarade, ne reparaissait pas, il vola à son secours et parvint une fois à le ramener au-dessus de l’eau. La famille de M. D..., qui de la maison d’habitation avait été témoin de cette scène, accourut sur la berge en poussant des cris. Le capitaine d’un sloop les ayant entendus, se jeta à l’eau et parvint à saisir M. D... qui déjà lui-même était épuisé de fatigue. Quant à l'étranger, il était disparu, et jusqu'à présent son cadavre n’a pas encore été retrouvé.


1859. Toujours des faits divers. 6 janvier 1859,  "Un acte d'une inqualifiable barbarie a été commis avant-hier, vers les cinq heures du matin, aux environs de Rouen, sur la route de Duclair, dit le Nouvelliste, dans les circonstances suivantes:

Le nommé Duell (Winand), réfugié polonais, âgé de quarante-quatre ans, parti de grand matin de Duclair, fut assailli, à deux kilomètres de Rouen, par deux individus qui, après l'avoir terrassé, lui ont volé une misérable somme de 1 fr. 50 c. dont il était porteur.
Irrités sans doute de rencontrer un si mince butin, ils lui donnèrent un coup de couteau dans le bas-ventre et le laissèrent étendu sur le sol et baignant dans son sang.
C'est ainsi que deux gendarmes l'ont trouvé ils l'ont relevé et fait transporter dans la maison la plus proche, où les premiers soins lui ont été donnés puis ils l'ont conduit à l'Hôtel-Dieu. Sa blessure, est très grave et inspire de sérieuses inquiétudes."

« Voltérien comme la gale… »

Comme son prédécesseur, Lepel-Cointet sera maire de Jumièges. Ainsi le dépeint le bouillant polémiste catholique, Louis Veuillot : « Je vous prie d’envoyer (le journal) Çà et là franc de port à Monsieur Lepel-Cointet, maire de Jumièges, Seine-Inférieure. Le maire est un vieux de Louis-Philippe qui garde les ruines de Jumièges très honorablement. Il m’a reçu avec une charmante courtoisie et, en cela, il a marché sur son cœur, car il est voltérien comme la gale. Il m’a donné à manger et il est doué d’un cidre et d’un jambon dignes de mémoire… »



Février. Maire de Berville, Charles Darcel retrouve le siège de conseiller général du canton que lui a gardé son père. Il y siègera 22 ans. Jusqu’à ce qu’un Jumiégeois le lui ravisse…

Toujours en 1859, un médecin piqué d’archéologie, le Dr Guéroult, découvre trois dalles tumulaires d’abbés de Jumièges sur les marches d’un escalier dérobé dans une maison de la rue d’Yvetot, à Caudebec. L’une d’elle est celle de Jean du Tot, mort en 1299.

4 juin. En Italie, c'est la bataille de Magenta. Jumièges compte un blessé :

Folloppe, Honoré-Edouard, né le 15 mars 1832, à Jumièges (Seine-Inférieure), 3e grenadiers, garde. — Coup de feu à la jambe gauche, Magenta. — Lésion du tibia ; cicatrice non adhérente à la partie inférieure de la jambe gauche.— Gratification renouvelable.
Jeudi 28 juillet, le congrès de la société des antiquaires de France s’offre un bol d’air et quitte Rouen. On se retrouve à 6h le matin pour visiter les trois abbayes de la vallée de la Seine. A l’arrivée des savants, les armes de l’abbaye flottent à l’une des tours. Lepel-Cointet, lui-même sociétaire, accueille ces messieurs. Le vicomte d’Estaintot raconte :

« il n’avait pas hésité à quitter les eaux de Plombières pour ne point laisser à d’autres le soin de nous faire les honneurs de l’abbaye. Aussi MM. de Caumont et de Glanville lui en exprimèrent-ils toute leur gratitude, au nom de la Société. Cette attention n’était pas la seule : il avait ramené de Paris M. Jolivet, son ami, peintre habile et savant archéologue, et la Société ne pouvait avoir de guide mieux choisi pour la diriger à travers ces ruines qu’il  possède si bien. » Extraits de la visite : « nous nous rendîmes à une sorte de chapelle ou crypte soutenue par un rang de piliers octogones du commencement du XIVe siècle. Son ancien usage est à peu près ignoré, elle est aujourd’hui transformée en glacière, et l’on y voyait, il y a quelques années, les corps exhumés de deux moines que le temps a fini par réduire en poussière. »

Ou encore :

«  De là, nous passâmes dans l’abbatiale moderne que M. Le Pel-Cointet a fait sortir du sein de ces ruines. Une imitation heureuse du XVIe siècle, habilement appropriée, dans une série d’appartements somptueux, aux besoins de la vie moderne, a rencontré tous les applaudissements du Congrès qui rendait hommage à l’heureuse inspiration du propriétaire, et à l’habile exécution que l’on devait au talent de l’architecte, M. Barthélémy fils. Un somptueux repas y était préparé, et M. Le Pel-Cointet nous en fit les honneurs avec la grâce la plus parfaite. Nous avions encore quelque chose à admirer : nous parcourûmes deux vastes salles gothiques où est disposée, sur des étagères et sous des vitrines, une magnifique collection d’objets antiques. Dressoirs, bahuts, hanaps, armures, tableaux, rien n’y manque, et l’on s’émerveille à bon droit de l’étendue décès richesses et du goût avec lequel elles s’offrent aux yeux. Cette conservation intelligente des choses d’autrefois importe trop à la science, et au but que la Société française se propose, pour qu’elle n’ait pas cru de son devoir d’en manifester officiellement sa reconnaissance. Aussi M. de Caumont, rappelant les droits de M. Le Pel-Cointet, eut-il soin de l’informer, avant de le quitter, du vote par lequel la Société, dans une de ses précédentes séances, lui avait décerné une médaille d’or. »

Novembre Après examen, le maire de Dieppe nomme professeur de dessin de la ville, Théodore Senties, élève du baron Gros, "actuellement au château de Jumièges".

Décembre Un épisode de chasse assez bizarre vient de se passer dans la forêt de Brothonne : Un cerf, chassé par l'équipage de M. le comte Eugène Le Hon, s'est précipité, dans sa course, du haut d'une falaise sur les bords de la Seine, en face Jumièges. Les piqueurs sont arrivés à temps pour arrêter les chiens. Le cerf, dans sa chute, n'a occasioné aucun accident, bien qu'il sait tombé au milieu d'ouvriers travaillant en cet endroit à l'extraction de la pierre. (Nouvelliste.)

Le 28, Hulis David Maillard, journalier de 29 ans, marié l'année précédente à Jumièges avec Elise Boutard, est condamné à un mois de prison pour coups et blessures.


1860. L'abbé Prévost, alors curé de Jumièges, fit publier un ouvrage de Dom Texier, écrit en 1696, vantant les miracles de saint Valentin.

La même année, on constuit à l’abbaye ! Eh oui, on ne détruit plus. Mais il s’agit d’une maison d’habitation qui défigure la porterie.
A l’étage, Lepel-Cointet va, dans un vaste salon, exposer des objets d’art divers. Et concentrer ses recherches sur des reliques de l’abbaye en prospectant avec succès la région. Un musée prend forme. La famille retrouvera par exemple deux statues chez un antiquaire parisien qui les tenait…du curé de Bliquetuit!


Le Langage des animaux



Les paysannes des bords de la Seine, aux environs de Duclair, lorsqu’elles veulent rappeler leurs élèves qu’elles laissent au premier âge vagabonder dans les vergers et sur le fleuve, leur crient : Lire, lire, lire, en prolongeant beaucoup le son de la dernière syllabe. Dans le même pays où les dindons portent le nom de Birots, on appelle cette espèce de volaille par le cri :  Piau ! piau ! piau ! qui est l'onomatopée de celui qu'elle fait entendre. Enfin les cochons qui y reçoivent le nom charmant de Quêtons (qu'tous par contraction), accourent lorsque la ménagère frappe sur le vase qui contient leur nourriture en leur criant : Tiâ! tiâ! Qu'tous qu'tous! qu'tous! ous! ous! en prolongeant les derniers sons, après avoir accentué fortement l'a de Tiâ qui est très ouvert.

Un riverain de la Seine,
Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1864.


1860 encore. Dans une ferme proche de l'abbaye, l'abbé Cochet reconnaît la pierre tombale d'un certain Guillaume de Limes, mort le 5 juin 1498. Il n'est pas sûr du nom. En revanche il s'agit bien du sieur d'Epinay, du Bois-Guéroult et de Trubleville. Le nom de sa femme est également gravé, Alix de Courcy, sans date...

9 mars On se bouscule pour voir le mascaret. A Duclair, alors que l'encombrement est à son comble, le bruit circule que Napoléon III passe en poste pour aller voir la barrre à Caudebec.

19 marsUn accident qui pouvait avoir des conséquences beaucoup plus graves vient d’arriver à Duclair, souligne le Nouvelliste. On sait que cette petite ville a la plus grande partie de ses habitations situées entre la Seine d'un côté et de l'autre des roches assez escarpées, dont quelques-unes surplombent et menacent de tomber à chaque instant ; déjà, il y a deux mois à peine, un quartier de rocher énorme, se détachant de la masse, vint tomber sur des hangars et sur une écurie où se trouvait un cheval. Ce jour-là, on put sauver l’animal, qui eu fut quitte pour quelques légères blessures, et l'on n'eut à déplorer qu'une perte matérielle ; mais, avant-hier, l’accident tout à fait identique qui a eu lieu a eu des conséquences plus sérieuses. Une partie très considérable de la roche qui se trouve, derrière la maison de M. Lhomme, receveur des contributions indirectes à Duclair, est venue, en effet, tomber sur les écurie, remise et cave adossées au rocher. Un cheval, qui s’y trouvait, a été entièrement écrasé. Des fûts remplis de cidre et de vin ont été brisés en mille morceaux, ce qui ne laisse pas que d'être une perte assez considérable pour M. Lhomme ; mais, quand on songe au danger qu'il a couru lui-même, il doit s'estimer bien heureux d’en être quitte à si bon marché. M. Lhomme n’a dû sou salut qu'à cette circonstance, que le facteur de la poste le fit appeler pour lui remettre une lettre. Il venait à peine de quitter l’écurie, où il était entré pour voir son cheval, que l’éboulement se faisait avec un épouvantable fracas. La quantité de décombres amoncelée à terre est assez assez grande pour couvrir la surface de trois jardins. Les habitants du quai sont dans la plus grande désolation, et cherchent ailleurs des maisons où ils n’aient plus à re douter de pareils dangers.

Septembre. Tout annonce dit le Journal de Rouen, que le spectacle de la barre sera magnifique et présentera le plus saisissant aspect aujourd'hui et demain, depuis Quillebeuf jusqu'à Duclair, et peut-être jusqu'à la Bouille. Dès hier ce phénomène s'est présenté à Caudebec avec toute sa violence ; il en a été de même à Anneville, près de Duclair. Là, soutenue par un vent de sud-ouest assez violent, la marée d'hier matin n'a retardé que de cinq minutes environ sur celle de la nuit et l'a surpassée en intensité d'une manière fort remarquable. L'effet du flot sur les rives était des plus importants. La Seine, déjà fort agitée avant la marée, a présenté, lorsqu'elle est arrivée, de longues lames profondes comme en mer, tandis que la barre déferlait sur les rives et escaladait, les talus, sautant au milieu des arbres et roulant, de longs flots d''écume. Il y avait longtemps qu'elle n'avait été aussi puissante, surtout à cette heure matinale, neuf heures trente-cinq minutes. Aussi s'attend-on à la voir pendant trois ou quatre jours d'une violence excessive, surtout si les vents continuent à régner dans la même direction et avec une égale force. Tout le monde est inquiet pour la solidité des talus. C'est là le mauvais côté de ce spectacle, qu'il faut malheureusement payer quelquefois assez cher.

1861 Mars. Nous recevons de très bons renseignements sur les arbres à fruit. On nous écrit de Jumiéges que sur tout le littoral de la Seine, pays si renommé par la qualité el l'abondance de ses fruits, les arbres se présentent dans les meilleures conditions. Tout fait espérer une abondante récolte, et ce n'est point une mince espérance pour les cultivateurs de ce pays, qui font un commerce important d'exportation avec l'Angleterre.

En Mai, Napoléon III visite Rouen et la Basse-Seine à bord du steamer L'Eclair. Il rencontre le mascaret à Jumièges.

En octobre, Lepel-Cointet explore le chapitre de l'abbaye en présence de représentants de la société impériale des Antiquaires de France.

On lit dans le Nouvelliste de Rouen : Deux petites filles, l'une âgée de quatre ans et l’autre de cinq, jouaient ensemble Anneville-sur-Seine, dans un chemin qui longe la seine. Dans leurs ébats, la plus âgée, entraînée sur le bord du fleuve, ne put se retenir à temps et tomba dans l'eau. Elle allait  infailliblement périr quand un douanier de service, nommé Guilbert, fut assez heureux pour sauver cette petite fille qu'il remit entre les bras de sa mère, que les cris de son enfant avaient attirée sur la berge.


1862 On écrit de Caudebec, le 13 avril, au Journal de Rouen :
Aujourd'hui, vers huit heures du matin, trois hommes montés dans une barque allèrent au devant du flot, qu'ils rencontrèrent vis-à-vis de l'hospice; la barre, qui se faisait déjà sentir, chavira la barque. Deux hommes furent précipités dans les flots; quant au troisième, s'étant saisi d'un aviron, il put se maintenir sur l'eau, et lorsque le sieur Brunel, de Heurteauville, s'empressa d'aller avec sa barque au secours des naufragés, il fut assez heureux, après de grands efforts, pour sauver ce dernier et le ramener dans son bateau. Les deux autres n'ont point reparu. Le premier était marié sans enfants et le second était célibataire.



1863 Au printemps, on a tracé dans le bourg de Jumièges le chemin de grande communication qui va de Duclair à Bourg-Achard. En traversant le cimetière de cette très ancienne paroisse, on a trouvé un certain nombre de cercueils en moellon faits de plusieurs pièces, et possédant pour la tête une entaille circulaire. Ces cercueils remontent selon toutes les vraisemblances au XIe et au XIIe siècle. Il a été également rencontré et recueilli bon nombre de vases à charbon que l'abbé Cochet attribue, par leur forme et leur vernis, au XIVe et au XVe siècle. Deux de ces derniers sont des pichets décorés de pastillages, de lentilles et de
pointes d'une grande élégance. Ils ont été recueillis par M. Lepel-Cointel dont ils sont allés enrichir la précieuse collection gémétique. M. le docteur Gueroult, de Caudebec, qui a suivi les travaux de terrassement, a recueilli les restes de 5 ou 6 vases funéraires des mêmes époques. L'un deux est un pichet semblable aux précédents ; les autres sont des vases blancs en terre fine, décorés de raies sanguines. Parmi les différents débris, nous avons pu reconnaître un fond de terrine en grès pour l'eau bénite. 

Paul Lesurier, jardinier en chef chez le marquis de Gasville, à Yville;, obtient avec un demi-hectolitre trente-deux hectolitres de pommes de terre.Il fera des émules...

Dans la Revue de la Normandie, l'abbé Cochet écrit : DUCLAIR. — VATTEVILLE. — CAUDEBEC. — De ce nombre sont les inscriptions tumulaires aussi simples que modestes qui recouvrirent dans le cloître de Jumiéges les tombes des pieux et savants bénédictins delà congrégation de Saint-Maur. Depuis un an j'ai rencontré de ces pierres perdues à Duclair, à Vatteville, à Caudebec. Ici, elles sont entassées dans un chantier comme matériaux vulgaires, là elles pavent des cours, des ateliers. Il y a peu d'espoir de les voir jamais sortir de cette position humiliante et complètement sécularisée. 

Ils copulaient dans le cimetière

12 juin. Le tribunal correctionnel de Rouen vient de condamner un individu, demeurant à Barentin, et une femme de cinquante-trois ans, demeurant à Duclair, à une année de prison, maximum de la peine, pour outrage public à la pudeur, commis en plein jour, dans le cimetière de Duclair. Cette affaire a été jugée à huis-clos. 

16 août 1863. Victor Pavie est en villégiature à Duclair. Lorsqu'il apprend la mort d'Eugène Delacroix. Il rédige et signe à Duclair une notice sur le peintre.

Joseph Doublier, préposé aux Douanes, sauve une personne en Seine. Il en avait déjà sauvé une le22 novembre 1862.


Tremblement de terre

Journal de Rouen. Dimanche 4 octobre 1863, à 3 heures et demie du soir, au moment où, après leur inspection, les pompiers allaient débuter leur banquet, une détonation souterraine s’est fait entendre à Duclair, et que l’on a ressenti une assez forte secousse de tremblement de terre. Tous les habitants, émus par ce phénomène, bien rare dans nos contrées, sont sortis à la hâte de leurs demeures, s’informant de la cause du brusque mouvement de trépidation dont ils ne s’étaient pas rendu compte tout d’abord. Ce tremblement de terre a été ressenti dans un rayon assez étendu; dans l’église d'Anneville, les fidèles réunis pour les vêpres ont quitté l’église, effrayés par la secousse qu’ils avaient ressentie, et n'ont repris leurs places qu’au milieu d’une émotion très vive. Une partie du département de l’Eure a subi la même commotion.


1864. La presse, 3 février 1864: On nous signale la belle conduite du sieur Capron, retraité des douanes, employé au bateau messager de Duclair à Rouen. Ces jours derniers, a Duclair, deux personnes, montées dans une barque, risquaient d'être atteintes par le vapeur le Neptune, qu'elles n'avaient pas aperçu, et s'étaient jetées dans la Seine, lorsque le sieur Capron s'est précipité à leur secours et a eu le bonheur de les ramener saines et sauves sur la rive. Le sieur Capron a déjà reçu deux médailles pour pour faits de sauvetage.

 Dans les premiers jours de mai 1864, des terrassiers, élargissant un chemin dans le taillis de M. A. Martin, voisin de la rivière et du bourg de Duclair, ont trouvé, à quarante centimètres du sol, un soldat franc avec son couteau, son scramasaxe, une boucle et une vrille, le tout en fer. Nous avons vu ces objets à la préfecture de Rouen. (Journal de Rouen, du 13 mai 1864.)

 Charles Mainberte ne sait sans doute ni lire ni écrire. Dans la presqu'île, on estime sottise que de donner de l'instruction aux enfants. On se contente d'être besogneux, économe, imperméable à la fatigue. Ceux qui avaient repris les terres des moines en tiraient bon profit. Charles était un aoûteux. Il leur vendait sa force de travail. Beaucoup de marchands s'alignaient dans le bourg, trop nombreux pour prospérer. Journaliers, Charles Thomas Euphonie Mainberte et sa femme habitent une modeste maison, rue Mainberte. Quand Marie Rose trépasse à 45 ans ! C'était le 14 août 1864. Elle laissait neuf enfants dont l'une allait la suivre dans la tombe quatre mois plus tard. Un dixième, Auguste Victor Mainberte, était déjà mort-né le 18 décembre 1843.

Le 2_ août 1864 eut lieu un concert de bienfaisance patronné par le maire à Duclair. Poultier, tonnelier de Villequier devenu un des plus grands ténors de la capitale y fut invité.

23 septembre. On écrit de Duclair au Nouvelliste de Rouen : Lundi, M. Canivet, commissaire de police, s'est rendu à Sainte-Marguerite-sur Duclair, pour constater la mort par strangulation d'un nommé Henri Tiphagne, âgé de cinquante trois ans, journalier et cultivateur, demeurant en cette commune.
Ce malheureux, qui était atteint depuis plus de trois ans d'aliénation mentale, avait été, par les soins de M. le maire, admis à l'asile des aliénés de Quatres-Mares, mais, revenu à une meilleure santé, il avait obtenu, sur la demande de sa famille, la permission de faire un séjour dans son pays.
A peine avait-il passé quelques jours au milieu des siens que, profitant de l'absence de sa femme et de ses enfants qui, le croyant en parfaite guérison, l'avaient laissé seul, il alla dans la grange dépendant de son exploitation et s'y attacha fortement à une corde. Il laisse une femme et trois enfants.

30 décembre 1864. On écrit de Duclair au Nouvelliste de Rouen : Une tentative d’assassinat suivie de vol a eu lieu, dans la nuit de lundi à mardi, sur la personne et dans le domicile d’une dame veuve Secard, âgée de quatre-vingt-un ans, rentière à Duclair, hameau de la Campagne. On s’est introduit chez elle vers minuit, en forçant le contrevent. L’assassin ou les assassins, car on présume qu’ils étaient plusieurs, après avoir arraché la victime de son lit. l’ont terrassée et lui ont asséné sur la tète plusieurs coups de marteau. Pour s’assurer en outre qu'elle était bien morte, ils lui pressèrent fortement le cou, et se livrèrent ensuite à la recherche de tout argent qu’elle pouvait posséder chez elle. Cette malheureuse femme a été trouvée le matin par ses voisins dans sa chambre, sans connaissance, et, après avoir reçu de ces derniers les soins que sa position exigeait, elle a pu donner des renseignements qui, il faut l’espérer, aideront la justice à faire découvrir l’auteur de cette audacieuse tentative. Quant à présent, elle croit qu’il lui avait été volé une somme de 150 à 160 fr. M. Lecouflet, juge de paix, accompagné d’un médecin, de M. le commissaire de police et du brigadier de la gendarmerie, s'est immédiatement transporté sur les lieux, à l’effet de constater l’état de la veuv Secard, et de procéder à une enquête sur cette double circonstance de tentative d’assassinat et de vol. M. Desgrois, substitut du procureur impérial, et M. Thil juge d’instruction, se soit rendus hier à Duclair et ont procédé à un commencement d’instruction. On est sur la trace des coupables.


1865. Le curé de Jumièges, l’abbé Provost, est membre de la société française d’archéologie de même que Lepel-Cointet.
Helmuth Lepel- Cointet, agent de change à la bourse, se portera acquéreur du logis abbatial. L’année suivante, c’est Mathilde Adélaïde Désirée Rebut, jeune veuve de Marc-Eric Lepel-Coitet qui rachète la maison.

Août. A Saint-Paër, la filature de M. Liégaut fils aîné a été envahie de nuit par les flammes. Elle est complètement détruite malgré les secours venus de toutes parts.

7 novembre. On écrit de la commune du Trait au Journal de Rouen : « La barre continue ses ravages dans notre contrée. Les habitants de notre petite commune sont dans la consternation. Ils ont vu, non sans regret, mais sans pouvoir y porter remède, se creusr, en aval du trou des Candaux, une vaste érosion qui s'étend presque jusqu'en face de la Mailleraye, et dans laquelle se sont en glouties de belles et fertiles prairies. » Sur. ces prairies existaient deux magasins à foin : l'un, appartenant à M. Tuvacbe, et reculé, l'an dernier, de 60 mètres en arrière de son emplacement primitif, n'est déjà plus en sûreté et va disparaître, si on ne le recule de nouveau; l'autre, appartenant à M. Durand, a été démoli pour en sauver les débris. Il devenait d'ailleurs inutile, puisque de la prairie dont il devait abriter les récoltes il ne reste absolument rien. » Mais ce qui alarme surtout notre population, c'est la rupture de l'ancienne digue qui sépare, depuis le Trait jusqu'au passage de la Mailleraye, les 3 prairies des terres labourables. Celles-ci, plus basses que les prairies, n'ayant point comme elles une surface compacte et, pour ainsi dire, feutrée de gazon, n'olîriront aucune résistance à l'action diluante des eaux. Nul ne saurait d'avance assigner une limite aux dégâts de toute nature que peuvent apporter par cette brèche les hautes marées de l'hiver. »

Audience du 17 novembre 1865. Vol qualifié. — Théoponce-Camille Després, né le 17 décembre 1843 à Jumiéges, journalier, demeurant à Jumiéges, comparaissait sous l'accusation de vol. Després, déclaré coupable avec admission de circonstances atténuantes.





13 février 1866 On a vendu vendredi, aux tables de la poissonnerie de Rouen, la première alose de l'année. Elle avait été pêchée par le sieur Duquesnc, de Saint-Martin-de-Boscherville, et elle pesait 1 kil 50. L'année dernière, c'est un mois plus tard, le 9 mars, que la première alose avait paru. Cette avance est justifiée parla douceur delà saison et semble annoncer la lin d'un hiver qui n'a pas encore commencé.

2 mai 1866, le maire de Duclair, M. de Berruyer, son adjoint Cavoret, toute la population font leurs adieux au curé Baudry, appelé à Yvetot en remplacement de M. l'abbé Bobée, décédé. La compagnie de pompiers, la société cécilienne, la musique municipale et les fonctionnaires publics du canton participent à cette fête. M. l'abbé Bennetot, desservant du Houlme, est nommé à la cure de Duclair, en remplacement de M. l'abbé Baudry.

On se rappelle le triste accident en Seine, près de Caudebec, le 1er février dernier. Par suite d'un violent coup de vent, trois ouvriers carriers montés à bord d'un bateau étaient précipités à l'eau. Deux furent noyés. Dimanche dernier, une des victimes a été retrouvée sur les rives de Berville. Le cadavre du nommé Bijou, 27 ans, après constatalions légales, a été inhumé à Duclair, sur le désir de sa famille venue réclamer son corps.
L'arrivée des Lepel-Cointet


M. Lepel-Cointet est le fils de ce grand amateur du moyen âge qui, passant un jour à Rouen, et voyant sur un mur l'annonce de la vente de l'abbaye de Jumiéges, mit une enchère et devint possesseur du château, de l'église abbatiale, de l'abbaye, des tomb3aux des rois, du mausolée des Enervés, des prés, des eaux, des bois, de ce chœur merveilleux de la cathédrale de Jumiéges, au milieu duquel les sapins altiers poussent librement, comme en une forêt, et où on entend le bruit du vent s'engouffrant dans les ogives.

Il rassembla dans un musée les trésors d'archéologie trouvés dans les fouilles, et sa collection peut rivaliser avec Cluny. Il y a aujourd hui douze ans, descendant à pied le cours de la Seine, depuis Paris jusqu'au Havre, le sac au dos et la boîte à couleurs à la matin, nous vinmes frapper à la porte de l'abbaye, et le châtelain, un grand et beau vieillard qui ressemble à un roi mérovingien, voulut bien nous donner l'hospitalité. Le soir, on alluma des feux de Bangale dans ces ruines colossales, sur lesquelles les plus grands noms de la poésie moderne ont gravé des vers, et une procession de moines défilèrent sous les arceaux : c'était d'un effet saisissant, et il n'était pas nécessaire d'avoir vingt ans pour évoquer les saints, les preux et les amants, en face de ces merveilleuses ruines.


Janvier 1866, Charles Yriarte, le Monde Illustré

30 août. Un grave accident est arrivé sur la route de Lillebonne à Saint-Romain. Isaac Dehais fils, de Duclair, âgé de vingt-trois ou vingt-quatre ans, marchand de fruits, venait au Havre, avec sa voiture et ses chevaux, pour livrer des fruits à bord des steamers anglais. Il était monté dans sa voiture, et, par une cause encore inconnue, il a perdu l'équilibre et est tombé sur le sol la tête la première. Sa mort a été instantanée. C'est à Saint-Romain que l'on s'est aperçu de l'accident, en voyant l'attelage, sans conducteur, arrêté devant l'hôtel où Dehais descendait habituellement. Plusieurs habitants de Saint-Romain coururent aussitôt sur la route, et ne tardèrent pas à apprendre la triste réalité. Le cadavre déeDehais avait déjà été ramassé sur la route et déposé dans une auberge. 

23 novembre 1866Cour d'Assises, François-Eugène Collomby, sabotier à Duclair, où il est né le 27 juin 1833, accusé de tentative de viol sur la personne d'une fille de trente ans, mais qui a été reconnu coupable seulement d'un attentat à la pudeur avec violence, a été condamné à cinq ans de réclusion.
 

Fin novembre. M. Duparc, cultivateur à Saint Paër, occupait depuis sa récolte de lin deux ouvriers écangueurs, les nommés Isidore Joignant et Jules Auguelle, qui couchaient prés de sa maison d'habitation, dans un four qu'il avait mis à leur disposition.
Mardi soir, M. Duparc était dans sa chambre lorsqu'il vit tout à coup une vive lueur paraissant provenir du four; en un instant, ce petit bâtiment fut entouré par les flammes ; Accompagné des domestiques de la ferme, M. Duparc se rendit sur le lieu du sinistre pour essayer de comprimer l'incendie. Ils aperçurent, en arrivant près du four, Auguelle qui, les vêtements en désordre, essayait de pénétrer mais en vain dans cette fournaise ardente qui renfermait un homme dont on entendait les cris de terreur. Il était de toute impossibilité de lui porter secours.
Bientôt les cris cessèrent et la charpente du four s'effondrant; recouvrit un cadavre dont les débris informes, retrouvés le lendemain, furent inhumés par les soins de l'autorité. Le malheureux qui a trouvé une mort af freuse est Joignant, âgé de trente ans, de la commune de Blacqueville, il laisse, dans la misère la plus profonde une jeune femme et trois petits enfants. Voici comment ce triste accident serait arrivé: Ces deux ouvriers étaient allés mardi à Bouville et avaient passé la plus grande partie de la journée dans un petit café ; le soir, ils rentrèrent au four et allumèrent du feu pour la cuisson de leurs aliments. Ils soupèrent. Joignant se coucha ensuite et c'est pendant qu'Auguelle était allé dans la prairie s'assurer si les bestiaux qui y étaient parqués n'avait pas détangé le lin qu'ils avaient disposé pour le lendemain que cet incendie, qui a eu des conséquences si funestes, s'est déclaré dans ce petit bâtiment dont il ne reste plus rien aujourd'hui que quelques débris noircis par le feu.

25 décembre 1866, mon arrière grand-père porta sans doute ses pas jusqu'au champ de l'Oraille, au Mesnil. Le maire y conduisit la dernière mariée de l'année par le bras. On lança alors la pelote, une boule d'osier contenant une pièce de monnaie. Tous les garçons se précipitèrent. La règle consistait à ramener déposer l'objet chez soi en déjouant tous les autres. Ce qui donnait lieu à des règlements de comptes. Si jamais un homme venait à être tué, il fallait, disait la coutume, cent ans pour relancer la pelote. C'est peut-être pourquoi la pratique avait cessé depuis longtemps à Jumièges. Elle cessa cette année-là au Mesnil car un homme fut blessé.

Au cours de cette année 1866, il y eut un bien triste conflit familial à Duclair. Le couple Luce divorçait. Il fut convenu par jugement du tribunal de Rouen que leur fille, âgée de 15 ans, fut placée au pensionnat de Duclair durant la procédure.

Mais le père, pour lui éviter la chose, l'émancipa. Du coup, la mère porta l'affaire devant les tribunaux. Et obtint de contraindre le père à exécuter le jugement sous peine de 10F de contrainte par jour.


Du Dr Leudet, directeur de l'école de médecine de Rouen :

D... , âgé de 30 ans, cultivateur aisé de Jumiéges, d'une taille élevée, muscles. bien développés, a toujours vécu dans l'aisance; à l'âge de 22 ans, D... a été atteint d'une affection cutanée avec prurit occupant plusieurs régions du corps, les mains comme le tronc, et qui s'est dissipée en deux ou trois semaines. Depuis cette époque jusqu'au début de l'affection actuelle, D... n'a été atteint d'aucune maladie de peau; il n'a eu ni syphilis ni accidents scorbutiques. Au commencement du printemps de 1864, avant les grandes chaleurs, D... a remarqué que la face dorsale des mains devenait le siège de rougeurs, et ensuite de quelques vésicules qui ont donné issue à une petite quantité d'eau ; cette affection, localisée à la face dorsale des deux mains, se dissipa d'elle-même en quelques semaines. D... ne se souvient pas avoir éprouvé, à la même épo
que, de troubles nerveux ou digestifs. Pendant l'été et l'hiver suivants, l'affection de la face dorsale des mains ne reparut pas.
En avril 1865, deuxième apparition de la même affection de la peau de la face dorsale des mains; simultanément il survint des vertiges, de la perte de l'équilibre et une tendance fréquente aux syncopes. Sans pouvoir donner de renseignements exacts, D... croit avoir eu une légère diarrhée de courte durée. A la suite de cette recrudescence de la maladie, D... a conservé un peu d'affaiblissement des jambes et une tendance aux vertiges.

En avril 1866, D... se présenta à ma consultation pour la dernière fois : l'éruption érythémateuse et squameuse de la face dorsale des mains et des premières phalanges a reparu depuis deux semaines. Sensation de froid à l'extrémité des doigts et des orteils avec fourmillements. Depuis le mois de février les forces ont considérablement diminué, mais depuis deux semaines affaiblissement beaucoup plus marqué de la motilité des membres inférieurs. D... marche seul, mais avec hésitation, cependant pas plus mal les yeux fermés que lorsqu'il les maintient ouverts; rachialgie médio-dorsale intense. Depuis une semaine la membrane muqueuse de la bouche est un peu douloureuse, de petits aphthes existent à la face interne des deux joues, un peu de gonflement de la muqueuse de la voûte palatine. Les gencives, nullement saignantes, sont parfaitement intactes. D... assure n'avoir jamais usé de maïs dans son alimentation, et ne pas faire d'abus alcooliques. Depuis le printemps je n'ai pas revu D...



Le jardinier se souvient...
1867. Les modes parisiennes publient un article sur Jumièges et parlent ainsi des religieux : « On les chassa outrageusement, et ce fut un triste spectacle, nous disait un habitant de Jumiéges, témoin dans son enfance de cette lamentable scène, que de voir les vénérables cénobites disant adieu à l'asile où toute leur vie devait s'écouler, à l'asile qui pour eux était l'univers tout entier. Le pays perdit considérablement à leur départ, ajoutait notre habitant de Jumiéges, jardinier du propriétaire actuel de l'abbaye ; car ces messieurs faisaient beaucoup travailler, et leur présence était une richesse. »

Juillet. Le prince Arthur d'Angleterre, troisième fils de la reine Victoria, dont nous avons annoncé le voyage en Normandie, est depuis mardi soir à Rouen, où il est descendu avec deux officiers anglais et sa suite au grand hôtel d'Angleterre. Le prince voyage dans le plus strict incognito. Mercredi, il est allé visiter les ruines de l'abbaye de Jumiéges et l'église de Saint-Georges-de-Boscherville. Jeudi, il a visité tous les monuments de Rouen...

Le 10 septembre, George Sand écrit à Flaubert. le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser ? J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule : j'ai pour compagnon de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le 19.

Le soir du mardi 17 septembre, George Sand écrit à Lina Dudevant Sand, à Nohant, depuis la maison des Lepel-Cointet, ornée de Courbet, dont la Remise des chevreuils...

"C'est d'un manoir et d'une chambre fantastiques que je vous écris. L'habitation est un reste de l'ancienne abbaye que l'on a fait restaurer à la mode de l'époque, tout Moyen âge touchant à la Renaissance, et où l'on a adroitement et sans que ça paraisse toutes les aises de la vie moderne. J'ai mon lit dans une ogive, un plafond en voûte quadrangulaire à étoiles d'argent, pour commode une belle crédence etc. Les salons sont des salles du musée de Cluny. Du feu dans les cheminées monumentales, des curiosités partout, des escaliers à rampes sculptées, des fenêtres à vitraux de couleurs, tout cela d'un grand goût et d'une propreté reluisante. Les hôtes sont charmants, le pays adorable tout le temps du voyage. Ça enfonce les pays chauds. Quelle fraîcheur, quelle végétation, la vallée de Barentin est un nid de verdure. Je vous regrette beaucoup, mes enfants. J'aurais voulu voir cela avec vous. Je me porte bien, je n'ai encore vu les ruines qu'au clair de la lune. C'est énorme et c'est un parc avec des arbres superbes, des guirlandes de végétation, des allées sablées allant dans tous les recoins. Enfin, ça vaut le voyage qui est court et agréable. Nous avons eu une heure d'attente à Rouen. J'ai eu le temps de mener Juliette Lambert dans trois églises. Je fais les honneurs de Rouen. Je n'ai pas entendu parler de Flaubert. M. Cointet lui a envoyé ce soir un télégramme pour le faire venir. La dite Juliette est charmante, elle a une fillette de treize ans qui est délicieuse et joliment bien élevée. Vous les aimerez, j'en suis sûre, quand vous les connaîtrez. Je reste ici demain, jeudi soir je serai à Paris…"

Sand s'inspira de ce séjour à Jumièges dans Pierre qui roule.
Elle évoque encore Jumièges en 1871 dans Journal d'un voyageur pendant la guerre et s'interroge à propos des Prussiens : "Ont-ils ravagé l'intéressante demeure et le musée de nos amis Cointet ? Les barbares respecteront-ils les ruines historiques ?"


Le chien hydrophobe

En 1867, un chien "hydrophobe" terrorise le Mesnil. On immole un canard mordu par la bête. Une vache est bientôt sa victime. Alors on court chercher Vittecoq, un rebouteux de Saint-Pierre de Manneville. Il administre un mystérieux breuvage à l'animal et ordonne de ne pas boire son lait durant neuf jours. Mais son état se dégrade. La voilà devenue une vache folle qui mange du bois et du fumier, pousse d'affreux beuglements. Le guérisseur ne parviendra pas à lui donner une nouvelle potion. Un voisin doit l'abattre à coup de fusil. On l'enterre...


1868. Société des Antiquaires: M. Guéroult donne  connaissance des découvertes suivantes :

Jumiéges, — Inscription tumulaire de 1717. — Au rez-de-chaussée d'une maison située dans le bourg de Jumiéges (arrondissement de Rouen), maison où est décédé, en 1826, l'ex-maire de la localité, M. de Saulty, prêtre, moine, cellerier du monastère gemmétique, le pavage offre trois pierres tumulaires. Deux sont frustes d'épigraphie ; la troisième mesure 63 centimètres de largeur sur 84 de longueur, et, en son centre, présente l'inscription ci-dessous :

14
A. P.
1717

Le précieux nécrologe monastique, dont M. Lepel-Cointet est l'heureux propriétaire : Histoire de l'abbaie royale de Saint-Pierre de Jumiéges, contenant ce qui s'y est passé de plus remarquable depuis sa fondation jusqu'au milieu du XVIIIc siècle, par un religieux (anonyme) de la congrégation de Saint-Maur. 1762, mss. grand in-4, apprend qu'à la date annoncée, 14 avril 1717 :

« mourut « Charles Robertville, cordelier de la communauté de
« Bernay, qui, après deux jours de repos au monastère,
« fut repris de son apoplexie, dont il avait été travaillé
« six mois auparavant et dont il n'était pas encore bien
« rétabli. Il reçut l'absolution, l'extrême-onction et fut
« inhumé dans le cloître, du côté du chapitre, sous une
 « pierre sur laquelle est marquée : 14 Apvril 1717. »

Cette dalle en liais est semblable à six autres provenant aussi des dilapidations commises au célèbre couvent fondé vers 654, par saint Philibert, et signalées dans une notice spéciale : Sur quelques pierres tombales de l' abbaye de Jumiéges. Imprimerie impériale, 1864.

Jumiéges. — Manuscrit liturgique. — Un registre des « Vestures et Professions » de la congrégation gemmétique, manuscrit petit in-f°, relié en parchemin, échappé par miracle aux tourmentes révolutionnaires (1193), religionnaires (1562), a été retrouvé, il y a quelques années, par M. l'abbé Prevost, curé de Jumiéges.
Anciennement déposé au chapitre abbatial, ce manuscrit, rédigé tantôt en français, tantôt en latin, et dont plusieurs feuilles font défaut, comprend seulement de 1670 à 1715. Sa compulsion est néanmoins fructueuse en ce qu'elle renseigne sur certains rites de l'Ordre de Saint-Benoît, relativement au noviciat et à la profession.



En 1868, le guide Joanne nous apprend que les ruines se visitent de 1h à 4h et que le parc est interdit aux étrangers. La littérature touristique fait souvent état d'une petite auberge peu, voire mal approvisionnée. A Duclair, on trouve l'hôtel de Rouen et celui des Trois piliers qualifié de "propre".
Un volcan à Duclair ?
11 octobre. Le Journal de Rouen nous apporte ce matin  (jeudi) l'explication, sans doute, d'un fait qui nous a fort intrigués cette nuit. Vers minuit, un bruit sourd, comme celui d'une chose lourde tombant sur le sol, a été accompagné, comme conséquence, d'une secousse de toute la maison. Le même bruit s'est fait entendre à d'autres encore, en plusieurs endroits distants de plusieurs kilomètres les uns des autres. Il est probable que cela est le résultat du météor que l’on a vu à peu près à la même même heure, s'éteindre avec explosion.Voilà bien souvent déjà que des tremblements se font sentir dans notre région du nord. Est-ce qu'un travail souterrain s'y ferait, et serions-nous menacés de l'apparition d'un volcan ou de l'ouverture d'une crevasse ?

30 octobre 1868 fut une date dans l'histoire de la presqu'île. Jumièges se sépara de son hameau d'Heurteauville. L'année précédente, un sondage auprès de 204 Jumiégois avait donné 203 voix pour. Une histoire bien normande de procès et de droits de pâture... Heurteauville avait été donné aux moines en 1027 par Richard II. Ce fut leur première possession sur la rive gauche. Huit siècles... Aujourd'hui, à Heurteauville, on oublie parfois que ses proches ascendants étaient jumiégeois.

Novembre 1868: l'abbé Lévêque, curé du Mesnil, est nommé 2e aumônier de l'hospice du Havre.

La Revue de la Normandie, 1868 : A Rouen, les voyageurs pour le Havre quittaient la Dorade et montaient sur l'un des deux paquebots à vapeur la Seine, capitaine Fautrel, et la Normandie, capitaine Bambine, destinés à la navigation régulière entre Rouen et le Havre. Léon Buquet s'embarque sur la Seine. Suivons-le toujours.
A mesure qu'il s'approche de son cher pays natal, le poète se sent plus joyeux, et sa plume, sérieuse avant l'âge, trouve maintenant le léger sourire de l'homme heureux :

Pendant que le navire aux riverains propice,
A la Bouille ou dépose, ou prend quelque nourrice.

Plus loin, il racontera assez gaîment la légende, véritable récit du gaillard d'avant, de l'abbaye de Saint-Georges et du château de Bardouville. Avec la perspective de Paris, a disparu la tristesse du poète. Mais voici Jumiéges.

Oh ! regardez alors ! dans les plaines voisines
Que Jumiéges enrichit de ses vastes ruines,
Quel merveilleux tableau vient frapper le regard
Du touriste amoureux de poésie et d'art !
Oh ! voyez, admirez ! Cest l'Abbaye antique
Avec sa double tour, sa double basilique,
Ses colonnes, ses nefs aux dômes échancrés
Dont le vent fait trembler les ombres sur les prés
Avec ses longs dortoirs de pierres encor blanches
Que lavent, en passant, les sombres avalanches ;
Sous ses entablements, ses fresques en morceaux
Qui content son histoire à quelques arbrisseaux ,
Sépulcre aérien, ses vieux pans de murailles
Qui trahissent parfois de saintes funérailles
Avec tous ses débris, enfin se redressant
Des splendeurs du passé fantôme éblouissant !

C'est dans ce langage poétique et coloré que le poète nous redit la légende de Jumiéges, le martyre atroce des Enervés et le souvenir d'Agnès Sorel, la dame de beauté de Charles VII.


"en 1868 j'ai vu le 22 decembre des épines noires fleuries et puis Thuillier ensuite cueillir le 10 janvier 1869 jour des rois [...] cueillir 2 branches par Tranquille Boutard par curiosité pour montrer à ceux qui ne veulent pas me croire...". Ce graffito fut relevé dans les années 1990 par Gilles Deshayes dans une grange délabrée des Fontaines.

1869. Audience du 13 mai. vols qualifiés. — La première affaire amenait sur les bancs des accusés les nommés Antoine Jean Baptiste Ernest Opinel, né le 23 avril 1850 à Marseille, marin, sans domicile fixe, et Ferdinand Eugène Lebigot, né le 28 avril 1850 à Saint-Servan, marin, sans domicile fixe.  En 1869, dans un accès de folie, L... un fermier de Sainte-Marguerite mit le feu à un bâtiment qu’il avait pris la précaution d’assurer préalablement. Sollicitée par Busquet, administrateur des biens de L..., la compagnie refusa de rembourser. Elle fut condamnée par la justice de Rouen.
Ces deux individus, déjà deux fois condamnés par les tribunaux correctionnels, étaient accusés de vols, avec circonstances aggravantes, commis à Mesnil-sous-Jumiéges au préjudice du sieur Demarest. Le jury a rapporté un verdict affirmatif sans circonstances atténuantes. En conséquence, la cour a condamné Opinel el Lebigot à huit années de travaux forcés.


Dimanche 11 juillet 1869, dans l’après-midi, un vol d’une audace extraordinaire a été commis à Rouen. M. Andrieu, marchand de bois à Saint-Martin-de-Boscherville, qui se trouvait dans cette ville, ayant à faire quelques courses au moment de son départ, avait laissé sur la voie publique, à la garde d’un jeune garçon, son boke et son cheval, qu’il devait bientôt reprendre pour revenir chez lui.
Mais, pendant son absence, un individu, qui sans doute l’avait observé, trompant la confiance du gardien, s’était installe dans la voiture et filait sur la route de Rouen à Caudebec.
Le hasard avait mal servi notre voleur : il devait, en suivant cette route, passer devant la maison de M. Andrieu.
Le cheval, voulant s’arrêter chez son maître, fit des difficultés pour passer, ce qui donna le temps à Mme Andrieu de reconnaître l’équipage de son mari, qui continua de rouler vers Duclair.
Cette dame ayant eu des soupçons, envoya à la poursuite de l’inconnu et fit prévenir la gendarmerie de Duclair, qui ne tarda pas à mettre la main sur le voleur.
Il fut ramené à Duclair et écroué à la prison de cet endroit, en attendant son transfèrement à Rouen. Il a déclaré se nommer Frédéric Lecompagnon, être âgé de trente-trois ans, et exercer la profession de marchand ambulant.

En avril 1870, six à sept hectares de taillis furent la proie des flammes près de la Fosse-au-Trésor, propriété de l'Etat en forêt du Trait.



POUR SUIVRE: LA IIIe REPUBLIQUE  

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