Ils étaient laboureurs, nos ancêtres. Sur quelques acres de terre. L'abbaye rythmait leur vie. Ils subissaient pestes et guerres comme une fatalité et s'en remettaient à leurs superstitions. Les voici sous le règne du Roi soleil, quand la France, par son bras armé, par son rayonnement intellectuel domine encore son monde...

Charles la Jacquerie

Années 1610. Charles Mainberte est néà l'époque de l’assassinat d’Henry IV. C'est mon septième arrière-grand-père, mon plus ancien ancêtre maternel avéré. Je ne puis l'imaginer qu'avec le visage de mon grand-père, mort plus de 30 ans avant ma naissance et dont je ne possède que deux portraits : les traits fins, le nez aquilin, le regard perçant que l'on devine bleu...

Charles est de ces laboureurs qui se succèdent sur quelques acres de sablon. Terre aride, réfractaire au blé, enfantant avec peine grains et fourrages qui se vendent au marché de Caudebec. Chaque jeudi a lieu le marché de Jumièges qui attire foule considérable. Il en est ainsi depuis 1296, grâce à la bienveillance de Philippe Le Bel, touché par l'accueil des habitants. Le marché se tient face à l'abbaye.

Plus abondantes sont les récoltes dans les endroits marécageux. Seigle, avoine, vesce, lin, chanvre... Partout fleurissent les arbres fruitiers. On a souvent sa cressonnière. S'élèvent aussi des canards qui trouvent facilement preneurs sur le marché de Duclair auprès d'acheteurs de Rouen. Dans la capitale normande sont également prisés les veaux de rivière gemiégeois. Dans l'écurie des Mainberte, quelques chevaux. Dans les crèches, des bêtes à laine, à cornes.

27 août 1610, la cour, vu son arrêt du 26 mai précédent, intervenu « sur la requête présentée par les prieurs et religieux de l'abbaye de Jumiéges, pour eux et les habitants du bourg dudit lieu et hameaux de Conihout et Quesnay et habitants en général du Mesnil soubs Jumiéges, par lequel avoit esté ordonné que par le bailly de Rouen ou son lieutenant accession serait faite des digues, quais, rivières, des villages et environs diceux ruinés par l'impétuosité et violence du flux et reflux de la mer a ordonné et ordonne que lesdits demandeurs se pourvoiront par devant le roi et cependant attendu l'urgente nécessité desdites réparations, qu'il sera fait assiette et levée sur lesdits habitants à raisons de dix sols pour chacun acre par provision et à cette fin il sera procédé à l'élection de deux ou trois des habitants pour en faire la collection ou levée.»

De Faucon, de la Roque.

LES LEGUERCHOIS

En ces années 1600, Hector Le Guerchois était seigneur de la Garenne et avocat au parlement de Rouen. Ce puissant de la province possédait une terre à Port-Jumièges, sur le bord de la Seine, et venait s'y retirer souvent. Un jour qu'il s'en retournait à Rouen après avoir séjourné un mois en son domaine, son cheval habituellement docile fut pris d'une folie soudaine et, dit-on, traversa par quatre fois le fleuve. Le Guerchois invoqua alors les saints vénérés de l'abbaye et jura d'en augmenter les biens s'ils le tiraient de ce mauvais pas. Sous les yeux des témoins, son cheval s'adoucit soudain et ramena le cavalier sur la rive. Il fit don d'une rente de 52 livres aux religieux et, quand il vint à mourir, le 4 mars 1622, il fut selon sa volonté inhumé dans la chapelle de la Vierge. Tout près d'Agnès Sorel. 

Miracle sur la route de Jumièges
1616, arrivent à l'abbaye les bénédictins de Saint-Maur qui rétablirent l'étude et surtout la discipline. Archevêque de Rouen, abbé de Jumièges, François de Harley en a décidé ainsi pour tous les monastères bénédictins de son diocèse. Il se rend plusieurs fois à Jumièges pour en mesurer les effets.


1617, lors d’un nouveau voyage, nul n’ose se risquer à traverser la Seine tant les flots sont en furie. Lui, il tente la traversée, se signe et calme immédiatement l’impétuosité des eaux. Le bruit de ce « miracle » se répandit dans toute la contrée. Si bien qu’un médecin de Rouen, Monsieur de Gerente, en fit une pièce de vers. Qui lui valut le prix du Palinod de l’Immaculée conception. Et un bénitier d’argent offert par Harley lui-même.


1629
, les habitants du Mesnil demandent à être déchargés de la taille, « attendu la ruine par eux soufferte par l’impétuosité des vents et débordement de la mer qui a couvert une grande partit des terres de la dite paroisse et noyé les grains ».

1631. Le prieur obtint que tous les habitants de la péninsule ne soient pas tenus de fournir le logement aux gens de guerre ni le moindre secours.

Quand, un peu plus tard, arriva une compagnie pour cantonner à Jumièges, mes ancêtres prirent les armes. Sans l'intervention du prieur, ils massacraient les soudards... A cette époque vivait un Thomas Mainberte.
       


1635 env. Charles Mainberte épouse Jeanne Tirel. Je pense avec le consentement de ses parents s'ils étaient encore de ce monde. Tant de mariages étaient arrangés.

                                                           

L'opposition à la venue de militaires est patente à travers cette anecdote que je n'ai malheureusement pas réussi à dater. Le syndic de la paroisse, sans doute également aubergiste, refusa un jour la venue de cinq voitures de l'armée. Pour le punir, on lui opposa durant 24 heures cinq cavaliers. Après leur départ, il fit le compte de leur consommation: 100 œufs, 10 livres de lard salé, 6 livres de bœuf, 15 livres de pain, 72 pots de cidre. Oui, 72 pots de cidre, à cinq, en 24 heures. Pas mal, non ?

1637, Michel Vieil, le curé de Jumièges, adressa une requête à l’archevêque de Rouen pour obtenir des vicaires. La population s’établit comme suit.

1) 800 à 900 âmes aux Sablons sur une lieue d’étendue.
2) 600 à 700 habitants au Conihout un lieu « éloigné d’une lieue et demie d’étendue et séparé de l’église par des marais qui sont affreux ».
3) 800 paroissiens à Heurteauville.

1639
, dom Etienne Duval, moine non-réformé, fonde la confrérie du Rosaire pour raviver la piété des mes aïeux.
Maritime et marchande, la région est prospère mais ses habitants croulent sous les impôts. La révolte des “va-nu-pieds” éclate à Rouen, suivie d'une terrible répression orchestrée par Richelieu.

1640
, la peste expédie ad patres encore quelque 1.200 habitants de la presqu'île. Parmi eux, quelques-uns de mes ascendants furent sans doute du nombre.
  

Un abbé âgé... de 6 ans !



1641
, le Roi donna l'abbaye au fils du marquis de Coslin et petit-fils du chancelier de France, Pierre de Séguier. L'heureux bénéficiaire, nommé Pierre du Camboust, était âgé de 6 ans. Quand Becquet, lieutenant criminel du baillage de Rouen, vint prendre possession de l'abbaye en son nom, l'un de ses agents réclama la lef du chartrier. Refus des Religieux. L'affaire allait dégénérer en procès quand Becquet donna sur le champ raison aux religieux.


21 juillet 1644, Marguerite Mainberte épouse Philippe Savale. Elle est dite fille de feu Thomas Mainberte, peut-être aussi le père de Charles.

Charles Mainberte sera peut-être le dernier de sa lignée à cultiver la vigne. Le dernier en tout cas à voir ses grappes quêter le trop peu de soleil. Datant des Mérovingiens, relancée par nos ducs, la pratique s'estompera ici vers 1650. Charles vivait à l'ombre de l'abbaye. Elle était source de prospérité, de sécurité. Mais de contraintes aussi. Les abbés qui s'y succédaient n'étaient pas toujours en odeur de sainteté.


1643 naquit au Mesnil Jacques Tétu qui émigrera au Canada. Fils de Jacques, laboureur, et Marguerite Moulin, il épousera le 9 octobre 1675, à Montréal, Marguerite Beauvais dont il aura 12 enfants.

1648 Le logis abbatial est abandonné depuis maintenant cinquante ans. On le démolit ainsi que la chapelle Sainte-Madeleine. Il faudra 23 ans pour achever le nouveau palais.
LE CRIME IMPUNI

A

près qu'une épidémie de peste eut décimé grand nombre d'habitants, Charles connut une époque agitée. Ce fut l’affaire du Home qui, un siècle, empoisonna les rapports entre religieux et villageois et dont le paroxysme fut, en ces années-là, l’assassinat d’un moine. Charles connut aussi les troubles de la Fronde. 

Début 1649, avec tous les habitants de la péninsule et nombre des environs, il dut se réfugier au monastère. De même que quelques nobles. Tout ce monde se relaya trois mois devant la porte pour monter la garde.

14 avril 1650, l'archevêque de Rouen, nommé abbé commendataire de Jumièges, François de Harlay, vint en personne confirmer dans l'abbatiale nombre de paroissiens de la presqu'île mais aussi de Duclair. Il passa la Seine à Port-Jumièges et fut accueilli par des salves de fusil. Sa suite est impresionnante : 25 personnes dont la moitié caracole à cheval à côté du carrosse épiscopal.

Novembre 1650, un "flux de sang", dit-on, décima le quart de la population. Et voilà que 400 pauvres de l'Orléanais et du Blésois vinrent frapper aux portes de l'abbaye. Période sombre.

Et une nouvelle sécheresse frappa la péninsule...

Dans ce lieu fermé, perclus de légendes, peuplé de sorciers, les habitants nourrissent foule de superstitions. Le jour de la saint Jean-Baptiste, avant le lever du soleil, Charles Mainberte s'en allait pieds nus en prenant soin de ne point être vu. Et il arrachait dans le champ du voisin deux poignées de seigle pour les tresser en couronne. Son cheval souffrait-il de coliques, il passait le seigle autour du corps de la bête et, une fois l'évangile selon saint Jean marmonné, il lançait alors : "In principio !" L'animal devait bondir, guéri. Charles croit aux revenants. Et si le visage d'un proche lui apparaît en rêve, c'est qu'il est au purgatoire et invoque ses prières. De nuit, il ira déposer un bâton blanc sur la fosse du défunt, puis il se rendra jusqu'à la chapelle de la Vierge, dans la forêt. Sûr que le défunt l'accompagnera jusque là en priant avec lui ! Charles croyait aussi que de l'abbaye partaient d'interminables souterrains. Qu'il existait des cachots où étaient jetés les religieux irrespectueux de leurs vœux. On les y jetait avec un pain, une cruche, un cierge. La porte refermée à jamais, ces impies étaient abandonnés à la morte lente.
Février 1651, sécheresse depuis des mois ! A la demande de tous les curés de la presqu'île, on fit une grande procession avec le chef de Valentin qui avait trouvé, 25 ans plus tôt, un nouvel écrin pesant ses 25 marcs et demi.
Quelques jours plus tard, les pluies, bien entendu, fertilisèrent les terres de nos aïeux.

Cette année-là, François de Harlay revint confirmer ses ouailles. Mais, cette fois, il se fit précéder de deux jésuites, mal vus des bénédictins de Saint-Maur. Ils font ouvrir les portes de l'église Saint-Valentin à deux battants, sonner les cloches pour convoquer la population à leur prêche. Charles Mainberte est sans doute du nombre quand accourt le curé de la Brosse. Il vient de s’entretenir avec le prieur. « Partez, partez tous lance-t-il à la population ! Et vous de même », ajoute-t-il à l’adresse des deux disciples de saint Ignace.

 400 Orléannais chassés de leur pays par la guerre ses sont installés à Jumièges


THOMAS LA FRONDE

4 juin 1653. Thomas Mainberte, mon 6e arrière-grand-père, est peut-être l'homme du même nom qui épousa Marion Lefèbvre. Ce Thomas- là vit s'élever dans le bourg "le château", c'est ainsi que l'on appela le nouveau logis abbatial conçu avec prétention. Il fut bâti hors du monastère sur des terres acquises auprès de plusieurs Jumiégeois.  L'été sera caniculaire.


6 octobre 1653, Valentin Mérite fut nommé chirurgien au bourg de Jumièges.


Descendance de Charles Mainberte

Nous sommes sous le règne de Louis XV.


- Jean, marié le 9 février 1654 à Madeleine Coti. 

- Marie, mariée le 14 février 1658 avec Pierre Tropinel, fils de Jean et Anne Boutard.
De ce couple issut autre Pierre Tropinel qui, à Rouen, le 8 juillet 1703, épousa Marie Madeleine Dugard, fille de Nicolas et Marthe Rasse.

          - Thomas, mon ancêtre qui suit.
 

 

17 juin 1655, F. Maur-Behetot écrit : « Je resteray encore quinze jours à Jumièges, où je suis pour renger les livres de la bibliothèque et en dresser le catalogue. Si j'avois plus de temps, je le fairais pareillement des manuscrits, qui en ont grand besoing, n'y en ayant aucun de bien fait, mais je ne crois pas qu'on m'en donne le loisir. Aprez ce travail, je retourne à Fescamp pour autres quinze jours, et de là où l'obéissance m'apellera." 

1657, Charles Mainberte vit Henri d'Orléans, gouverneur de Normandie, accueilli en grande pompe sous la grand porte de l'abbaye. Charles du moins ou les siens. Car il est dit mort en 1658 au mariage de sa fille Marie.


1657. Jean du Fay, comte de Maulévier, ayant son château près de Duclair passe devant le tabellion de Saint-Joire, demeurant à Jumièges, un contrat d’apprentissage pour l’un de ses jeunes protégés, avec un peintre rouennais, Adrien Sacquespée, dont plusieurs tableaux décorent encore les église de la région. 

Sacquespée conclut donc un marché avec le comte de Maulévier pour le jeune Louis Liénard qui était à son service. Il s'engageait « de bien et efidellement monstrer, enseigner l'art de peinture du mieux qu'il luy sera possible » pendant quatre années, à dater de la Toussaint de 1657. Sacquespée était tenu de « quérir, boire, manger, coucher son list et hostel et iceluy traitter comme apprentif ». Ce marché était conclu pour 200 livres tournois que le comte de Maulévrier lui paierait ; 150 livres représentant les « bons et agréables services qu'il dict luy avoir été faicts et rendus par le dit Liénard, par le passé » et les 50 autres livres par Charles Liénard, son père. Cette somme devait lui être payée un tiers au ler novembre 1657, un autre tiers au 1er novembre 1659 et le restant la dernière année de l'apprentissage. Au cas où le jeune Liénard s'en irait, avant l'expiration de ces quatre années, sans cause légitime, Sacquespée devait avoir la moitié des 200 livres à son profit, à condition que le jeune apprenti ait passé chez  lui au moins une année 

1659 nous vient un nouveau prieur, Dom Silvestre Morel, qui s’attache à couvrir d’ardoises la bibliothèque.

1662 vit une fièvre frapper les seuls habitants du monastère et l'on en fit le tour avec le chef de Valentin.
1663, les moines firent construire une digue de 1.500 pieds au Conihout pour prévenir les ravages de la barre. Le chantier dura cinq mois.
On édifia aussi une nouvelle bibliothèque au sud du porche de l'église.
A cette époque, le prieur visitait régulièrement les habitants pour s'enquérir de leurs besoins, distribuait pain, argent aux ouvriers les jours de fête et le dimanche, remettait des écus au curé pour les glisser après messe dans la main des pauvres honteux de mendier.

1665, c’est Jacques de la Brosse le curé de la paroisse. Il met en possession Robert James, religieux de l’abbaye, de la chapelle de Saint-Nicolas, Saint-Julien et Saint-Paul.

L'exorciste
Thomas Mainberte était encore en vie quand un grand prédicateur aux mains tachées de sang vint finir ses jours à Jumièges: Pierre Barré, l'exorciste des possédées de Loudun! A mesure qu'il avançait en âge, son esprit s'enflamma manifestement de toutes les turpitudes entendues durant sa vie en confession. Barré se mit, dit-on, à aspirer aux jouissances interdites à sa profession. On ne sait si les Jumiégeoises eurent à en pâtir. Il est mort à 85 ans le 14 février 1665.
 1665 une grosse cloche nommée Marie prend place dans le clocher de l'abbaye. En 1809, elle ira à Saint-Ouen.

1667
.
Après la Fronde qui a divisé le pays, les temps sont plus prospères. Colbert crée la manufacture royale des draperies d'Elbeuf.

Cinq enfants périssent noyés

9 décembre 1668, on inhume les enfants imprudents de trois familles de Jumièges. Le jour de la fête de la conception de Notre-Dame, ils se sont "noyés dans la rivière de Seine estant en trop grand nombre dans une petite barquette et tous revenant de la messe."

Les victimes sont Marin de Longuemare, 22 ans, et sa sœur Jacqueline, 19 ans, enfants de Valentin. Nicolas Dehors, 15 ans et sa sœur Catherine, 19 ans, enfants de Pierre, Marie Chaillou, 19 ans, fille de Rolin.


14 mars 1670, on assiste à l'abbaye à la translation dans une chasse d’argent des restes de saint Philibert offerts par les moines de Tournus neuf ans auparavant. Les quatre curés de la péninsule sont là. On fêtera désormais cette date tous les ans.

Septembre 1670, le tonnerre, une nuit, fut tel sur la presqu'île qu'il détruisit la grange du manoir d'Agnès Sorel. La veille était arrivé à Jumièges Jean Casimir, ancien roi de Pologne et de Suède, accueilli par des volées de cloches. Ce souverain avait abdiqué et était devenu abbé commendataire de l'abbaye de Fécamp, ce qui explique son passage à Jumiges.


1671, on célébra une messe d'action de grâces pour la guérison de François Harlay. Prière publique, procession solennelle autour du chœur durant dix jours. Les religieux jeûnèrent et quand leur abbé alla mieux, on rendit grâce à Dieu par une messe de la Trinité à laquelle participèrent les curés de Jumièges, Yainville, Mesnil, le Trait.

1671 est aussi l'année où s'acheva la construction du nouveau palais abbatial.

On arpenta dans ces années-là la forêt de Jumièges. L’expert nota sur son rapport douze arpents, dix-huit perches, y compris les places vagues et les chemins. On poussa les fidèles à se confesser et communier en la chapelle Saint-Philibert de Rouen le jour de sa fête moyennant indulgence plénière accordée par le pape Clément X.


1675-1678
, vingt écoliers subirent à l’abbaye un cours de théologie. Puis suivit durant cinq ans une cours de philosophie.


26 novembre 1682, Thomas Mainberte se marie à Marie Deshays, mon aïeule, fille de Marin Deshays et de Catherine Laisné. Il eurent au moins deux enfants: mon ancêtre Jean, vers 1685 et Marie qui allait épouser Nicolas Tougard.


Du bruit à l’abbaye ! On démolit les vieilles infirmeries plantées au milieu du jardin, là, sur la première terrasse. 

On achève aussi la réfection de la voûte dans la grande église. 

70 chênes furent abattus dans les ferme de Yainville et du Mesnil pour la charpente. 

1685. Avec la révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, Abraham et Pierre Cauvin furent réfugiés. Le premier abandonna  maison et masure à Jumièges. Le second y possédait une terre.


17 janvier 1687
: Pierre Clérel fils du chirurgien du même nom est reçu à son tour pour le bourg de Jumièges.


1688. L’époque où la verrerie semble prendre de l’extension en France. Deux gardes du Roi ont obtiennent un brevet pour établir des fours à Jumièges.

A cette époque, les curés de la péninsule contestent aux moines de venir prêcher dans les églises paroissiales lors des fêtes patronales et des grands rendez-vous du calendrier liturgique. Le pasteur de Duclair est le premier qui, en 1687, a brandi l’étendard de la révolte. Histoire de sous. On se dispute les offrandes des fidèles. Le 15 mai, une sentence du baili de Rouen va désavouer les autonomistes. Alors, à Jumièges, le curé Viel boude les processions monastiques de la Saint-Marc et des Rogations.

De 1688 à 1692 seront menées d'importantes réparations dans la nef de l'abbaye où sont aménagées de fausses voûtes.


1690, Viel est obligé par la justice à venir, en tête de ses ouailles, chercher les moines à l'abbaye et les accompagner en procession jusqu’au lieu de la station. Défense lui était faite de quitter le cortège avant que toutes les oraisons eussent été achevées au retour, en l'église du monastère.

Ce fut aussi en ces temps que la marquise de la Mailleraye prétendit régner sur la Seine de Bliquetuit à Duclair. Un nouveau procès donna raison aux religieux.

1693. Thomas était-il encore en vie quand Jumièges connut une nouvelle épidémie, suivie l'année d'après d'une famine. La première année, une peste afflige tout le royaume, elle est aux portes de Jumièges. Les habitants de Saint-Wandrille ont déjà payé un lourd tribut. Dans la presqu’île, on s’attend au pire. Le prieur, Dom Martin Filland, exhorte alors les habitants à prier Dieu par l’intercession de Valentin, de rebâtir sa chapelle détruite depuis les guerres de religion. Neuf jours, on pria, neuf jours on fit stations. Jumièges, assure la légende, fut préservée quand partout autour on mourait.

20 mai 1694
, jour de l’Ascension, a lieu après vêpres une gigantesque procession. Aux côtés des curés de Jumièges, du Mesnil, de Yainville, ceux de Bliquetuit, de Guerbaville, de Duclair sont là aussi avec leurs paroissiens. Au soir, il pleuvait, cinq jours avant que Rouen ne fut arrosée, huit avant que Paris ne fit une procession à sainte Geneviève pour les mêmes raisons…

Eté 1694, sécheresse insolite en Normandie. Les moines réservent 4.389 boisseaux de froment, méteil ou seigle pour les habitants de la péninsule. Le cellérier verse 5.727 livres en argent, de la soupe dans 400 écuelles chaque jour. On pense que 500 personnes de la péninsule furent ainsi sauvées. C'est le cas de Jean Mainberte. Ce sont là les années sombres du Roi soleil.

JEAN FAIT PARLER LES CLOCHES
Août 1695 mourut l’abbé François de Harly en son palais archiépiscopal de Paris. A Jumièges, on nota aussi la mort d’un moine aveugle, véritable acète mystique, Dom Basile de Saint Germain.

1698
: Jacques Morin est préposé chirurgien à Jumièges

Octobre 1699. Jean Mainberte avait quelque 14 ans quand, en octobre, on refond trois des quatre cloches de l'abbaye qui se trouvaient félées. Le meilleur homme de l’art les accorda avec la première. Si bien que ce carillon était l'un des plus parfaits de Normandie. Quand il était mis en volée, Jean et ses semblables reconnaissaient cette phrase: "La taille est assise, de quoi la paierez-vous ? La taille est assise, de quoi la paierez-vous ?.." Alors, les trois cloches de la presqu'île et celle d'Heurteauville répondaient aux quatre vents: "De chanvre et de lin... De chanvre et de Lin..."

Maintenant ce siècle est si grand qui chevauche celui qui suit. Louis XIV a encore quinze ans à vivre...

Par contract passé devant Jean Hue, notaire à Jumièges, le 11 avril 1699, maître Jourel, curé d'Ambourville,  fait une fondation pour des prières;  et on distribue aux pauvres de la ditte parroisse, chaque année la somme de 15 sols suivant et aux termes du dit contract

1700. Le vieux dortoir menace ruine. On l’abat avec le projet d’en élever un nouveau comptant 49 cellules. Une idée de Dom Dieudonné Buisson, grave prieur ne goûtant ni vin ni poisson. Mais poussant ses brebis à l’abstinence pour redistribuer aux indigènes indigents leur ration alimentaire. Le cellérier, Dom Marc Souché fit appel à un architecte de Rouen, Jacques Bayeux . On lui fournira les matériaux, le gîte, le couvert et 10 livres 10 sols pour chaque toise d’ouvrage.  

Alors que l'on démolissait les fondations du vieux dortoir, on découvrit dans une lame de plomb, fichée dans le pilier formant l'entrée d'une cave longeant le dortoir du Prieur le sceau d'un abbé de Lyre, Gilbert de La Haye. C'était le souvenir de son exil ici.

9 avril 1701 eut lieu une cérémonie. Bénie par le prieur, la première pierre du nouveau dortoir fut posée par le plus pauvre de la paroisse. Il fut habillé de neuf et l'on doubla de moitié l'aumône de la semaine afin d'attirer la bénédiction de Dieu sur le chantier et sur les ouvriers. En 1704, l’édifice s’élève de 15 pieds et l’on envisage de mobiliser 50 ouvriers. Mais dans la nef de l’abbaye, la charpente menace. On craint pour la voûte, l’orgue, un côté du cloître. Alors, la main d’œuvre abandonne le dortoir. Huit ans !

28 décembre 1705
.
Jean est encore bien jeune quand un terrible ouragan dévaste les fermes. Il faut les réparer à leur tour. 1709 fut encore une année froide. La Seine charrie des glaçons, les chemins sont impraticables si bien que le 27 janvier, on doit inhumer une femme d'Heurteauville, Anne Hébert, à Guerbaville.

Les affaires de l'abbaye


 L'abbaye de Jumièges, par retrait féodal, acquiert en 1622 la ferme d'Épinay près de Duclair.  En 1654, elle achète 8,2 hectares et par clameur féodale un fief assis dans la même localité. En 1667, à Jumièges, elle obtient quelques pièces de terre de l'avocat général au Parlement de Rouen Le Guerchois. En 1706, l'ensemble des domaines du même officier à Jumièges et Yainville, à proximité avec la haute justice, passe entre ses mains pour 30 000 livres.

Enfin, en 1713 elle s'assure une petite terre à Duclair pour 2 000 livres, somme que lui a remboursée M. de la Blandinière pour prêt que les religieux lui avaient consenti en 1683.

1710, le curé Viel demande un nouveau vicaire pour desservir Heurteauville. Car il lui faut traverser sans cesse la Seine au risque de sa vie. Le voyage est parfois impossible et "quantité de malades sont morts sans visite et sans sacrements." Il lui faut aussi accompagner les corps des défunts jusqu'à l'église paroissiale. Enfin, il assure avec les moines le service exigé à la chapelle du Torps par ses donateurs de 1202. Une trentaine de messes pas an... Déjà, la rive droite de sa paroisse est très étendue. Entre les Sablons et le Conihout, "séparé de l'église par des marests qui sont affreux par leurs digues et fossés qui le traversent et environnent..." De leur côté, les paroissiens d'Heurteauville doivent traverser la Seine plus de 80 fois par an pour assister aux messes dominicales, l'office de 10h du matin et les vêpres de deux heures et demie, mais aussi aux fêtes du calendrier. Sans compter les baptêmes, mariages, inhumations... Pour ce faire, ils n'empruntent pas le bachot du passage, mais leur propre flette qui les mène au bout de la rue des Iles. Ce qui n'est pas toujours du goût des riverains. En 1722, Nicolas Boquet fera "démarrer par ses fils et ses gens", les embarcations dont celle de Jean Tuvache qui proteste avec véhémence. Les enfants eux aussi doivent traverser la Seine pour recevoir l'enseignement catholique et général.


1711
le chirurgien de Jumièges est un nommé Claverie

Pâques 1712 à la fête qui eut lieu le 27 mars, le sieur Bayeux fut invité à reprendre les travaux du dortoir. Début avril, une poignée d’ouvrier fit lentement évoluer le chantier. Des années…

Une école de  filles

Jumièges compte à cette époque une école de garçons mais aussi une école de filles. La maîtresse de cette dernière est logée et nourrie aux frais de l'abbaye.

24 janvier 1713, à 28 ans, Jean Mainberte épous, le Marie Magdelaine Dossier. Elle était la fille de Jean Dossier et Marie Bressée, originaires d'Ectot-lès-Baons, près de Yerville, ancienne dépendance de l'abbaye de Fontenelle.

Les Dossier marièrent à Jumièges trois autres de leurs enfants qui établirent ici une importante descendance. Les frères et sœurs de mon aïeule qui formèrent alors clan avec les Mainberte étaient Jean, marié en 1711 avec Marie Hue, Marie, mariée en 1708 avec Jean Neveu, Anne, mariée en 1700 avec Louis Nobert.
1715 : cette fois, le grand siècle s'éteint. On enterre Louis XIV, de nuit, à la lueur des flambeaux. Voici le siècle des Lumières...



POUR SUIVRE: 

LE SIECLE DES LUMIERES 






ANNEXE


  

Jean Mainberte et Marie Madgeleine Dossier eurent :

Jean Baptiste Mainberte, baptisé le 21 janvier 1714. Laboureur, Jean se maria en 1775 à 61 ans à Marie Madeleine Boquier, 45 ans, veuve de Guillaume Bellet. Le titre de laboureur témoigne de l'aisance dans la hiérarchie paysanne, en opposition à la condition de journalier dans laquelle les Mainberte vont s'enfoncer.

Charles Ambroise Mainberte, mon 4e arrière-grand-père, baptisé le 27 octobre 1716.

Raphaël Mainberte, mort né.

Thomas Mainberte, baptisé le 16 octobre 1718 à Jumièges, il épousa Marguerite Françoise Pigache. Mais ils mourut à 39 ans et fut inhumé le 6 février 1757 en l'église de Jumièges, en présence de son père qui signera d'une croix et de son frère Jean qui, lui, signe son nom. Vicaire: M. Poisson.

Geneviève Mainberte, qui épousa Pierre Leroux en 1747.

Marie Mainberte, née en 1732, elle épousa Jacques Renault en 1760.